Créer un compte avant de créer un rapport de force
Face à l’enchaînement des mobilisations et à la difficulté persistante de faire entrer une foule dans un tableau Excel, l’exécutif a décidé de franchir un cap : moderniser la contestation. Puisque les Français tiennent à descendre dans la rue, ils pourront désormais le faire dans un cadre plus lisible, plus fluide et surtout plus compatible avec les réflexes d’une administration qui supporte mal l’existence d’un événement sans identifiant unique.
Le principe est simple : avant de rejoindre un cortège, chacun est invité à ouvrir un compte sur ManifConnect, à choisir un créneau de mobilisation et à télécharger son QR code de colère. L’idée, assure-t-on en haut lieu, ne remet nullement en cause le droit de manifester. Elle se contente de lui donner l’apparence rassurante d’une démarche en ligne, dans un pays où l’on accepte plus volontiers une contrainte quand elle est précédée d’un mot de passe oublié.
Un conflit social enfin compatible avec l’espace personnel
Dans les éléments qui alimentent cette fiction, la séquence de départ repose sur un contexte réel de mobilisations répétées, de débats sur l’encadrement des cortèges et de fascination administrative pour les outils de suivi. Des articles récents évoquent à la fois l’intensité des journées de mobilisation, la formation de cortèges non déclarés, la place prise par certains responsables politiques dans la rue et les remontées adressées aux rectorats sur les enseignants grévistes. Le reste procède d’une prolongation méthodique de cette logique : puisqu’il faut tout prévoir, autant numériser l’imprévisible.
Le gouvernement découvre qu’une foule peut peut-être rentrer dans un formulaire
Le lancement a été présenté comme une mesure de simplification civique. Selon la doctrine exposée lors du point presse, il ne s’agit en aucun cas de restreindre le droit de manifester, mais de le rendre « plus lisible pour l’usager et l’administration ». Le portail unique, baptisé ManifConnect, permet de déclarer sa présence à un rassemblement, d’obtenir un QR code de colère valable quatre heures, de choisir un niveau d’intensité revendicative et d’indiquer si l’on préfère un cortège familial, intersyndical ou « spontané mais déclaré quand même ».
L’inscription se fait via FranceConnect, afin de « ne pas multiplier les identifiants dans un moment déjà chargé émotionnellement ». Une fois connecté, l’usager accède à un tableau de bord où figurent ses manifestations passées, son historique de slogans non conformes au format vertical et un indicateur de régularité contestataire. Les profils les plus actifs peuvent débloquer un statut « manifestant confirmé », ouvrant droit à une file prioritaire pour les rassemblements à forte affluence.
Une ergonomie pensée pour la colère fluide
Le ministère assure avoir travaillé plusieurs mois sur l’ergonomie. L’objectif, explique-t-on, était de tenir compte d’une évolution profonde des pratiques démocratiques : les Français veulent encore descendre dans la rue, mais ils ont pris l’habitude de tout réserver en ligne, du train annulé au rendez-vous pour refaire un passeport que l’on attendra six semaines. Il paraissait donc incohérent de maintenir une expression collective aussi essentielle hors du parcours utilisateur.
L’application propose ainsi une carte des points chauds, un taux de densité revendicative en temps réel et un comparateur d’itinéraires selon trois critères : visibilité médiatique, proximité d’une bouche de métro et exposition prévisionnelle aux gaz lacrymogènes, sujet sur lequel les connaissances demeurent, comme le rappelle incertaines. Un bandeau d’aide précise toutefois que l’option « trajet le plus offensif » peut allonger l’attente au contrôle QR.
Mélenchon passe du cortège à la story verticale
Très vite, l’une des fonctions les plus commentées a été l’onglet « personnalités suivies ». On y retrouve plusieurs responsables syndicaux, quelques figures étudiantes, et surtout Jean-Luc Mélenchon, devenu en quelques heures influenceur certifié de la contestation. Son profil permet d’évaluer les défilés avec une note sur cinq mégaphones, de publier des séquences courtes depuis le cortège et d’attribuer des badges thématiques, comme « ferveur maintenue sous la pluie » ou « bonne densité anti-réforme avant 16 heures ».
Le dispositif s’appuie sur une réalité observée ces dernières semaines : la place prise par certains acteurs politiques dans les mobilisations, décrite notamment par franceinfo. ManifConnect pousse simplement la logique un peu plus loin : puisqu’un cortège doit désormais se rendre visible, autant lui fournir ses outils de notation, ses statistiques d’engagement et son résumé hebdomadaire envoyé le dimanche à 19 h 12, juste avant la reprise du cycle d’indignation.
Les syndicats découvrent la manifestation à la demande
Les syndicats ont d’abord dénoncé une ubérisation de la rue. Plusieurs organisations redoutent que la manifestation devienne une simple prestation civique évaluée sur la ponctualité, la tenue de parcours et la compatibilité avec les horaires de pointe. Une inquiétude renforcée par l’apparition, dans la version bêta, d’un système de pénalités en cas de désistement tardif. Tout usager réservant un créneau de colère sans se présenter physiquement s’expose en théorie à un avertissement pour « abstention revendicative non signalée ».
Le ministère a retiré cette mention en fin de journée, en précisant qu’il s’agissait d’un module de test. En revanche, l’option « inviter des proches » a été conservée, avec suggestion automatique de contacts jugés politiquement compatibles. Le gouvernement voit là une manière de favoriser le lien démocratique. Les centrales syndicales y lisent plutôt la transformation d’un rapport de force en événement à partager, comme une soirée d’anniversaire dont l’hôte demanderait de confirmer sa présence, son humeur et son niveau d’hostilité à l’avance.
Quand le professeur gréviste devient une donnée d’exploitation
Du côté de l’Éducation nationale, les rectorats ont salué la perspective de tableaux de bord plus fins. Le sujet n’est pas totalement hors sol : un courriel évoqué par franceinfo avait déjà nourri le débat sur le signalement des enseignants grévistes. Dans ManifConnect, cette tentation devient une architecture. Un professeur participant à une journée d’action apparaît dans une catégorie « ressource pédagogique momentanément indisponible pour motif civique », avec visualisation par établissement, discipline et capacité de perturbation horaire.
Un chef d’établissement peut ainsi repérer qu’un agrégé d’histoire-géographie, habituellement ponctuel, a rejoint trois rassemblements en six semaines, dont deux en tête de cortège. Le système le classe alors comme anomalie logistique modérée. Dans les académies les plus volontaires, un prototype d’alerte permet même de distinguer les grévistes classiques, les grévistes récurrents et les profils dits « hybrides », capables d’assurer un cours le matin, un blocage à midi et une prise de parole sur les retraites avant 17 heures.
Le cortège sauvage entre enfin dans la case prévue pour lui
La partie la plus ambitieuse du programme reste la gestion des cortèges dits spontanés. Les techniciens ont dû résoudre un paradoxe institutionnel : comment préserver l’apparence de l’imprévu tout en garantissant sa pré-déclaration optimale ? La réponse a pris la forme d’un bouton spécifique : « Je souhaite me joindre à un déplacement non coordonné, sous réserve d’encadrement suffisant. » L’algorithme suggère alors plusieurs parcours susceptibles de conserver une impression d’autonomie sans perturber les axes déjà occupés par d’autres colères homologuées.
Un onglet secondaire permet de signaler une bifurcation émotionnelle. Si, en cours de marche, un groupe estime que le trajet validé manque de portée symbolique, il peut demander un recalcul en direct. Le système propose alors des alternatives en fonction des bâtiments disponibles, du nombre de caméras prêtes à filmer la séquence et du temps nécessaire pour que les communicants du gouvernement rappellent que la liberté de manifester est intacte, à condition de ne pas rompre la chaîne de traitement.
La traçabilité, cette forme contemporaine de tendresse républicaine
Les communicants de l’exécutif défendent une innovation de bon sens. Ils assurent que l’État ne cherche pas à suivre les opinions, seulement les flux, les stationnements prolongés, les convergences inopinées, les rythmes de dispersion, les densités de sifflets et les pics de mécontentement localisés par pâté de maisons. En interne, ce nouveau pilotage porte le nom de géolocalisation civique apaisée, expression qui a immédiatement suscité une certaine fatigue sémantique jusque dans les services qui l’emploient.
Le principal argument consiste à dire qu’un conflit social bien tracé est un conflit social mieux protégé. Il serait plus facile, explique-t-on, d’anticiper les tensions, de répartir les forces de l’ordre et d’éviter les débordements si chaque indignation disposait de sa fiche de circulation. Cette logique rejoint celle déjà à l’œuvre dans d’autres chantiers publics, où la difficulté n’est jamais niée à condition d’être transformée en interface. Sur ce point, ManifConnect s’inscrit assez naturellement dans la lignée de notre simulateur de grève responsable, qui avait au moins le mérite de prévenir les salariés que la dissidence serait optimisée.
La première manifestation contre l’application a dû attendre le SMS de confirmation
Reste un problème majeur, apparu dès les premières heures de test : la file d’attente numérique. À 8 h 43, plusieurs milliers d’usagers se sont retrouvés bloqués sur un écran annonçant : « Vous êtes actuellement 12 842e dans la file pour contester la politique gouvernementale. Merci de ne pas actualiser votre colère. » Dans certaines villes, des groupes se sont formés devant les préfectures pour protester contre l’impossibilité technique de réserver leur droit de protester.
Le ministère a d’abord appelé au calme, puis ouvert un numéro vert pour les personnes n’ayant pas reçu leur code de vérification insurrectionnelle. En milieu d’après-midi, une mise à jour a ajouté un mode dégradé permettant de crier sans QR code pendant quinze minutes, à condition d’accepter le partage de localisation. À la nuit tombée, plusieurs rassemblements non référencés avaient déjà lieu pour dénoncer l’application chargée d’éviter les rassemblements non référencés. Le gouvernement y a vu un premier succès d’usage : pour la première fois, l’échec d’un service public en ligne venait de produire exactement la mobilisation qu’il prétendait mieux organiser.