Une relance du vivant enfin compatible avec la communication
Réunie pour relancer la protection du vivant, la COP17 sur la biodiversité a présenté vendredi un outil inédit censé réconcilier ambition écologique, contrainte diplomatique et amour immodéré des annonces bien calibrées. Son nom : le Loto Biodiversité.
Le dispositif s’inspire d’un constat partagé dans les couloirs du sommet : sauver effectivement des espèces exige des arbitrages douloureux, tandis que vendre l’idée de les avoir presque sauvées reste compatible avec les agendas, les communiqués et les photos officielles. L’accord trouvé dans la nuit, décrit comme une manière de « remettre sur les rails » les efforts pour protéger la nature, fournit au passage le slogan idéal.
Un mécanisme de marché enfin adapté au silence des espèces
Le lancement a eu lieu dans un hall latéral du sommet, entre un stand sur la finance régénérative et un buffet présenté comme neutre en conscience. Sous un kakémono vert mousse annonçant « Chaque geste compte, surtout s’il est communiqué », les délégations ont découvert le Loto Biodiversité, nouveau mécanisme volontaire destiné à convertir l’inquiétude planétaire en participation citoyenne premium.
Le principe est simple. Pour trois slogans achetés — « remettre sur les rails », « changer d’échelle », « accélérer la mobilisation » — un amphibien reçoit une chance administrative supplémentaire d’être examiné avant extinction. Pour dix slogans, une mangrove obtient un audit de visibilité. Au-delà de vingt, l’acheteur peut parrainer une espèce dite « émotionnellement stratégique », c’est-à-dire suffisamment photogénique pour figurer dans les documents de clôture.
Des packs diplomatiques pour concilier l’inaction et l’enthousiasme
Dans les couloirs, plusieurs délégations se félicitaient d’une formule « concrète, souple et mobilisatrice ». Un diplomate scandinave, soucieux de ne pas braquer les partenaires plus attachés à la disparition graduelle du vivant, a résumé l’état d’esprit : « Nous avons longtemps voulu protéger la nature directement. Cela a créé des crispations. Avec le Loto, chacun peut désormais soutenir l’idée d’une protection sans se sentir personnellement visé. »
La grille tarifaire prévoit aussi des options. Le pack “Historique mais pas à la hauteur”, très demandé, donne accès à une photo officielle devant une forêt tropicale projetée en très haute définition. La formule “Sursaut collectif” inclut, elle, un badge nominatif en fibres recyclées et un droit prioritaire à l’indignation mesurée lors de la conférence de presse finale.
Selon la notice distribuée aux participants, le dispositif permet de « réconcilier l’ambition, la pédagogie et les contraintes de soutenabilité politique des grands émetteurs de promesses ». Le document précise que les grenouilles sauvées ne sont pas remboursables en cas de changement de majorité.
Le succès commercial du label « historique mais pas à la hauteur »
Agnès Pannier-Runacher, présente lors de la séquence d’ouverture, a traversé l’espace promotionnel avec cette expression réservée aux responsables publics qui reconnaissent une catastrophe tout en saluant l’effort collectif pour lui avoir trouvé une typographie convenable. La ministre a rappelé que l’accord arraché pendant la nuit restait, selon ses propres termes rapportés par franceinfo, « historique » tout en n’étant « pas à la hauteur des enjeux ».
La formule, saluée par les professionnels de la négociation multilatérale, a immédiatement été intégrée au catalogue du Loto Biodiversité en version collector dorée. D’après les organisateurs, elle répond à une forte demande du public institutionnel : pouvoir célébrer l’insuffisance sans renoncer au prestige de la célébration.
Un conseiller présent sur place explique que cette offre remédie à un problème ancien des COP : « Pendant des années, il fallait choisir entre l’échec sec et la proclamation grandiose. Là, on a enfin un produit hybride. On peut reconnaître que le texte ne sauvera personne à temps tout en parlant d’étape décisive. En diplomatie, c’est ce qu’on appelle un alignement. »
La nature replacée au centre du décor
Dans la salle plénière, les chefs d’État ont ensuite pris la pose devant une succession de mangroves en PowerPoint, de récifs en haute résolution et de savanes stabilisées par rétroprojecteur. L’image devait illustrer le retour du politique dans la défense du vivant. Un technicien a toutefois reconnu qu’aucune des espèces figurant à l’écran n’avait été consultée sur la qualité du rendu.
Le protocole prévoyait un ordre précis. D’abord la photo de famille, ensuite la minute de silence active, puis la signature du Cadre de relance des cadres précédents, document de quarante-sept pages destiné à mieux coordonner les futures coordinations. Les délégations les plus expérimentées y ont vu une avancée méthodologique majeure : l’échec dispersé serait désormais piloté.
À la sortie, plusieurs participants se sont félicités d’avoir « remis la nature au centre ». Il a fallu préciser, dans un addendum, qu’il s’agissait du centre de la scène, et non du centre des arbitrages budgétaires.
Des tickets d’attente pour fluidifier la disparition
Pendant ce temps, dans un pavillon secondaire baptisé Maison des trajectoires vivantes, les espèces menacées étaient prises en charge par un système de tickets. Le guichet A traitait les pollinisateurs, le B les zones humides, le C les grands prédateurs victimes d’un déficit chronique de convivialité publique. Un panneau lumineux indiquait : « Temps d’attente estimé avant prise en considération : 14 à 18 ans ouvrés. »
Les espèces prioritaires pouvaient bénéficier d’un coupe-file à condition de démontrer une capacité à inspirer un logo, une peluche ou une campagne ministérielle. Les autres étaient invitées à patienter dans un espace de pré-extinction tempérée, avec distribution de brochures sur la résilience et l’écoute des territoires.
Un responsable du secrétariat technique a précisé que le dispositif n’avait rien de punitif : « Nous ne laissons pas le vivant sans réponse. Nous lui attribuons un numéro de dossier, ce qui est déjà une forme de reconnaissance institutionnelle. »
Sauver le vivant, à condition que le modèle reste viable
Le Loto Biodiversité repose sur un modèle économique jugé prometteur. À chaque slogan vendu, une faible fraction est théoriquement orientée vers un fonds de préservation, le reste finançant la gouvernance, l’animation, l’écoconception des badges, la modération des panels et les audits indépendants sur la perception de l’effort. Un schéma projeté aux journalistes montrait qu’en optimisant la chaîne de parole, il devenait possible de sauver jusqu’à 0,7 grenouille par cycle de communication.
Les concepteurs assurent que cette approche permet enfin de parler le langage compris par tous les acteurs, y compris ceux qui ont longtemps traité la biodiversité comme une décoration réglementaire autour des grands projets. « Le vivant souffrait d’un défaut de monétisation narrative », note une consultante mandatée pour humaniser les tableaux Excel. « Désormais, chaque disparition peut être convertie en opportunité de mobilisation. »
Dans le même esprit, une version entreprise du programme devrait être testée l’an prochain. Les groupes les plus exposés pourront acquérir des crédits d’émotion écologique leur donnant le droit d’utiliser pendant douze mois la mention « engagé pour demain » sur leurs rapports annuels, même si leurs activités continuent d’écraser l’après-demain à cadence soutenue.
Les ONG obtiennent la promesse d’une promesse mieux suivie
Plusieurs ONG ont accueilli l’initiative avec une lassitude polie, cette forme de fatigue qui ressemble à de la diplomatie quand elle n’a plus l’énergie de se déguiser. L’une d’elles a rappelé que la biodiversité ne souffrait ni d’un déficit de slogans ni d’un manque de dispositifs de lancement, mais de décisions concrètes sans lesquelles chaque sommet ajoute simplement une couche de vernis sur un cercueil encore chaud.
Les organisateurs ont pris note de cette remarque et annoncé la création d’un groupe de contact sur l’exigence de concret, chargé de définir d’ici à la prochaine conférence des indicateurs harmonisés permettant de mesurer plus finement l’écart entre les annonces et leur absence d’effet. Les premiers travaux pourraient être mis en consultation publique, sauf urgence de communication concurrente.
Pour prolonger cet effort d’ingénierie institutionnelle, plusieurs délégués recommandaient déjà la lecture de notre article sur le sevrage express au gaz russe avec programme de fidélité inclus, preuve qu’en matière de transition, le continent conserve un goût certain pour les mécanismes récompensant surtout ceux qui n’avaient aucune intention de décrocher.
Un train diplomatique prié de ne pas déranger les responsables du retard
Au terme des négociations, le secrétariat de la conférence a diffusé un communiqué se félicitant d’avoir remis le vivant « sur les rails ». L’expression a été longuement reprise, notamment parce qu’elle présentait l’avantage de suggérer un mouvement sans qu’il soit nécessaire d’indiquer ni l’horaire du départ, ni l’état de la locomotive, ni l’identité des passagers restés sur le quai.
Selon plusieurs participants, cette image ferroviaire offre une solution élégante à l’un des grands embarras contemporains : comment parler d’accélération quand tout ce qui compte est bloqué par les intérêts qui pilotent la réunion. Un expert en gouvernance multilatérale y voit même « une métaphore suffisamment vaste pour contenir à la fois l’urgence, la lenteur, les retards, les correspondances manquées et l’espoir réglementaire ».
En fin de journée, les stands ont commencé à fermer. Les délégations sont reparties avec des tote bags, des engagements reformulés et quelques coupons restants à faire valoir avant la prochaine extinction notable. Dans un coin du centre de conférence, une petite borne clignotait encore : « Félicitations. Grâce à votre participation, une grenouille a été placée sur liste d’attente prioritaire. »