Chez Drouant, la parité devient une mesure de protection masculine
Après une saison où les grands prix littéraires ont été remportés par des hommes, au point que certains observateurs ont parlé de régression, le monde du livre aurait choisi de gagner du temps. Plutôt que de continuer à invoquer le hasard, plusieurs cercles influents assument désormais l’idée d’un plan de sauvegarde du romancier traditionnel, pensé pour rassurer des jurés éprouvés par la perspective de devoir admirer trop d’autrices la même année.
Au restaurant Drouant, où se joue depuis longtemps une partie du théâtre littéraire national, le projet est présenté avec le calme des grandes restaurations symboliques. Officiellement, il ne s’agit pas d’écarter les femmes, encore moins de contester leur talent, mais de préserver un équilibre jugé essentiel : celui de l’homme grave, veste sombre, regard oblique et malaise suffisamment bien relié pour accéder au statut d’universel.
Un mécanisme de sauvegarde présenté comme purement technique
Le dispositif, selon ses promoteurs, répond à une inquiétude devenue difficile à taire dans les salons feutrés : la possibilité qu’une série de livres écrits par des femmes finisse par installer l’idée fâcheuse que le talent n’est pas naturellement assorti à une voix grave, à une barbe de trois jours et à une capacité éprouvée à transformer un embarras sentimental en fresque sur la condition humaine.
Pour prévenir ce risque, plusieurs institutions du livre ont commencé à harmoniser leurs pratiques. Le principe est simple : dès qu’un jury détecte une surreprésentation potentielle d’autrices dans ses délibérations, un mécanisme de correction peut être déclenché. Il ne s’agit pas, insistent les organisateurs, de privilégier les hommes, mais de maintenir des conditions d’écoute compatibles avec la survie du grand roman de malaise.
La grande peur de la simultanéité féminine
Dans la version la plus aboutie du projet, consultée dans les couloirs de Drouant entre un café noir et une certitude sociale, les jurés disposent d’une grille d’évaluation restauratrice. Un manuscrit masculin peut ainsi bénéficier d’un coefficient de réassurance s’il comporte au moins trois des éléments suivants : une enfance silencieuse, un père opaque, une province humide, un usage discipliné du mot « dépossession » et une scène où le narrateur contemple la fenêtre comme s’il venait d’inventer la neige.
Les autrices, elles, demeurent parfaitement éligibles. Mais elles sont invitées à ne pas saturer l’espace symbolique durant la même saison, afin d’éviter ce que plusieurs professionnels décrivent, avec une franchise devenue presque esthétique, comme un effet d’intimidation inversée. « Quand trois livres de femmes sont excellents la même année, certains jurés peuvent avoir le sentiment qu’on leur retire le droit à leur vieille faiblesse », résume un habitué du milieu, en rangeant son trouble dans la catégorie “conjoncture”.
Le romancier traditionnel, désormais espèce à protéger
Le plus remarquable reste la qualité du vocabulaire déployé pour habiller l’opération. Nulle part il n’est question d’exclusion, encore moins de préférence. Le dossier parle de continuité patrimoniale, de transmission des sensibilités fondatrices et de préservation d’un équilibre narratif hérité. Le romancier traditionnel y est décrit comme une figure vulnérable, soumise à des conditions de reproduction plus exigeantes que d’autres profils littéraires.
On y apprend notamment que l’homme grave en veste sombre, capable de parler quarante-cinq minutes de sa propre fragilité sans cesser de monopoliser la salle, constitue un écosystème symbolique fragile. Une reconnaissance insuffisante pourrait provoquer sa raréfaction, voire sa reconversion vers des podcasts de deux heures sur « la disparition du sensible », ce qui alourdirait encore la situation.
Albert Dupontel, caution idéale d’un enterrement en costume
La cérémonie de lancement du plan a trouvé un parrain à sa mesure avec Albert Dupontel, cité pour son retour récent au cinéma dans un conte grinçant sur la mort. Sa présence a été saluée comme un gage d’élégance funèbre et de stabilité émotionnelle. Plusieurs invités se sont félicités qu’un artiste habitué aux cadavres symboliques accepte d’accompagner la nécrose administrative du progressisme littéraire.
Le comédien, très sollicité à l’entrée, n’avait rien à déclarer officiellement. Cela n’a empêché personne de le considérer comme la caution idéale d’une époque où la farce la plus noire n’a plus besoin d’auteur : il lui suffit d’un comité de sélection, d’un déjeuner bien mis et d’un communiqué rédigé au participe passé.
Quand la “conjoncture” demande enfin son décret d’application
L’argument central du milieu demeure connu : si les grands prix sont revenus cette année à des hommes, c’est d’abord pour des raisons conjoncturelles. Le terme, largement employé dans les commentaires suscités par la saison, permet l’avantage rare de décrire un phénomène régulier comme s’il venait de tomber du plafond. Un article de franceinfo sur les principaux prix littéraires évoquait d’ailleurs ce sentiment de régression que le secteur s’emploie désormais à convertir en ligne éditoriale assumée.
Le mérite du nouveau plan est au fond de mettre fin à l’hypocrisie. Puisqu’il devient fatigant d’appeler accident ce qui ressemble à une habitude bien nourrie, autant organiser la répétition avec rigueur. Certains jurés y voient même un progrès démocratique : chacun saura enfin que l’universel commence au vestiaire et se termine au dessert.
Une filière déjà prête à certifier la gravité masculine
Dans les librairies, la mesure suscite un mélange de lassitude polie et de fascination professionnelle. Plusieurs responsables disent ne plus savoir s’ils assistent à une crise de prestige ou à une reconstitution historique en temps réel. Le protocole prévoit déjà des tables de nouveautés plus lisibles, avec un balisage discret : « voix confirmée », « intériorité souveraine », « grand homme légèrement abîmé », et pour les autres, « regard singulier », formule commode pour féliciter sans couronner.
Le secteur de l’édition, toujours soucieux de ne contrarier ni les principes ni les réseaux, s’adapte à cette météo. Quelques maisons travailleraient à un accompagnement sur mesure pour auteurs à haute valeur patrimoniale : séances photos plus grises, résumés plus minéraux, et quatrièmes de couverture garantissant une densité existentielle certifiée dès la première phrase.
Pour prolonger cette ambiance de gestion raffinée, certains observateurs rappellent que le monde des lettres n’en est pas à son premier effort d’organisation interne, comme nous le racontions déjà avec notre précédent détour par l’économie du Goncourt.
Célébrer les pionnières, surtout quand elles ne concourent plus
Le contraste est d’autant plus saisissant qu’au même moment, les écrans français célèbrent volontiers des femmes dès lors qu’elles ont eu la délicatesse historique de lutter avant de pouvoir gagner aujourd’hui. La sortie du film consacré aux pionnières du football féminin en Espagne a rappelé combien il est confortable d’admirer les femmes au passé, dans une lumière bien réglée, quand elles ne menacent plus le palmarès de novembre.
Le monde culturel français maîtrise en effet un art délicat : honorer les pionnières avec émotion, puis reconduire les héritières vers la file d’attente au nom des équilibres. Dans ce dispositif, la mémoire sert à prouver l’ouverture pendant que le présent s’occupe du tri. L’hommage devient alors une forme particulièrement élégante de sas de décompression.
Le fauteuil vide du roman universel est déjà réservé
À Drouant, plusieurs convives assuraient en fin de service que personne n’avait rien contre les autrices. Certaines sont même, disaient-ils, très importantes. La formule revenait avec la régularité d’une nappe qu’on secoue. Il était précisé qu’elles avaient toute leur place dans le paysage, à condition d’éviter de l’occuper de manière trop visible la même année, surtout dans les catégories où il convient de distinguer un texte ayant la bonne température de désespoir et un narrateur correctement lesté par son propre nombril.
Le futur règlement prévoirait ainsi une clause de sérénité : si une sélection finale comporte trop de romans écrits par des femmes, le jury pourra convoquer un auteur masculin de précaution, choisi pour sa capacité à incarner immédiatement la respectabilité romanesque. Les premiers profils testés répondent tous au même cahier des charges : sobriété textile, photo en noir et blanc, phrase longue sur la transmission, et aptitude à faire passer une panne affective bourgeoise pour un séisme civilisationnel.
La mesure entrerait en vigueur dès la prochaine saison. Les jurés les plus inquiets auraient déjà demandé qu’un fauteuil supplémentaire soit réservé, non pour une personne, mais pour cette présence diffuse, rassurante et presque sacrée que le milieu continue d’appeler, dans un demi-sourire très sérieux, la grande littérature masculine.