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Bercy lance le « simulateur de grève responsable » pour aider les salariés à protester sans déranger la croissance

La colère, oui ; l’embouteillage macroéconomique, non.

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Bercy promet une protestation mieux pilotée

Face aux appels rapportés à la grève et aux manifestations contre la vie chère, Bercy aurait trouvé une réponse de son temps : non plus empêcher frontalement le conflit, mais l’optimiser. Selon plusieurs éléments circulant au ministère, un « simulateur de grève responsable » doit permettre aux salariés d’exprimer leur colère dans des conditions enfin compatibles avec la stabilité psychologique des marchés et le sommeil des chroniqueurs économiques.

Le principe est présenté comme un progrès démocratique. Plutôt que de laisser chacun perturber l’activité au hasard de sa fiche de paie, la plateforme proposerait un parcours guidé de contestation. L’usager y entre son motif, son niveau d’exaspération et son secteur professionnel ; l’outil calcule ensuite la dose de désordre admissible, de façon à concilier le droit de protester avec l’exigence supérieure de ne pas faire tousser le PIB trimestriel.

Une plateforme pour canaliser le désordre avec pédagogie

Selon la documentation interne consultée par plusieurs organisations syndicales, l’outil repose sur un principe simple : aucune colère n’est illégitime, dès lors qu’elle demeure macroéconomiquement soutenable. L’utilisateur renseigne son secteur, son degré de fatigue, sa perte de pouvoir d’achat, le nombre d’enfants à charge, l’état de son frigo et sa tolérance personnelle à être ensuite traité d’irresponsable sur un plateau télé. L’algorithme établit alors un indice de nuisance civiquement acceptable, exprimé en minutes de gêne autorisées par bassin de vie.

Le menu d’entrée propose plusieurs motifs de mobilisation, rangés avec le soin d’un comparateur d’assurances : revalorisation des salaires, défense des services publics, justice fiscale, opposition aux économies budgétaires, ou formule libre pour les usagers que l’époque a rendus polyvalents. Ces thèmes font écho à des revendications relayées ces derniers jours dans la couverture des appels syndicaux à la grève et aux manifestations contre la vie chère, notamment dans un article de franceinfo sur les revendications avancées. Le ministère, lui, dit vouloir « mieux orienter les flux émotionnels », formule qui a l’avantage de ressembler à une politique publique.

La colère oui, mais avec créneau validé

Une fois le motif sélectionné, le service demande au salarié de choisir son format de mécontentement. Plusieurs options sont disponibles : arrêt symbolique de 11 minutes, grève reconductible sous réserve d’une accalmie boursière, manifestation avec sifflets basse intensité, piquet filtrant avec sourire républicain, ou débrayage discret destiné à ne pas perturber les chaînes d’information avant le premier duplex. Une jauge colorée informe en permanence l’usager du niveau de friction produit sur la croissance. Le vert correspond à la plainte citoyenne. L’orange à l’inquiétude patronale modérée. Le rouge déclenche un message d’alerte : « Vous approchez d’une forme d’expression susceptible d’avoir des conséquences. Merci de revenir à un désaccord compatible avec la confiance. »

Les agents chargés du projet assurent que l’outil n’a pas vocation à interdire quoi que ce soit. Il s’agirait simplement d’accompagner la protestation, comme on accompagne un contribuable vers la télédéclaration ou un chômeur vers un atelier CV. Dans les démonstrations techniques, le simulateur déconseille par exemple les rassemblements entre 7 h 15 et 9 h 00 dans les grandes métropoles, afin de ne pas retarder « les trajets à forte valeur décisionnelle ». Il suggère en revanche des créneaux plus consensuels, entre 11 h 48 et 12 h 06, ou après 19 h 30, lorsque la gêne peut être requalifiée en animation urbaine.

L’art de souffrir sans casser les indicateurs

Dans la notice de présentation, Bercy insiste sur la nécessité d’un équilibre mature entre expression sociale et performance nationale. Le document explique qu’une grève trop visible « altère le récit économique », tandis qu’une grève trop faible « nourrit une frustration improductive chez les participants ». D’où l’intérêt de ce calibrage fin, censé garantir une souffrance audible sans incident logistique majeur. L’objectif affiché est de préserver à la fois le droit de contestation et la capacité du pays à se féliciter de sa résilience dans les notes de conjoncture.

Le simulateur proposerait également une fonction dite de compensation civique. Lorsqu’un salarié choisit un niveau de mobilisation jugé pénalisant pour l’activité, la plateforme lui suggère plusieurs gestes correctifs : consommer local après le cortège, publier un message rassurant sur LinkedIn, ou reporter sa colère sur un jour de RTT afin de limiter l’impact sur la production. Les usagers les plus coopératifs recevraient un badge « contestataire constructif », ouvrant droit à un délai de réponse légèrement moins abstrait de l’administration.

La dématérialisation entre enfin dans les cortèges

Au sein du ministère, certains présentent déjà l’outil comme une extension logique de la numérisation de l’action publique. Après avoir simplifié la déclaration de revenus, fluidifié la prise de rendez-vous et dématérialisé à peu près tout ce qui pouvait l’être, l’État entendrait désormais plateformiser le conflit social. Le passage par un formulaire permet en effet de rendre la contestation plus lisible, donc plus gérable, donc plus respectable. À condition naturellement qu’elle entre dans les bonnes cases.

Cette logique rappelle à plusieurs observateurs la passion nationale pour les dispositifs où l’on consulte beaucoup afin de décider plus tard qu’il n’y a pas de marge. Les amateurs du genre pourront prolonger avec notre précédent article sur le Grenelle de la réunion préalable, autre tentative saluée pour avoir remplacé l’action par sa préparation méthodique. Dans le cas présent, le conflit ne disparaît pas : il est invité à prendre un ticket, à préciser son motif et à patienter dans un couloir numérique repeint aux couleurs de l’écoute.

Des options premium pour les mouvements bien élevés

Les premiers tests auraient révélé plusieurs usages inattendus. Dans certains secteurs, des salariés auraient tenté de déclarer une grève totale sur des amplitudes dépassant la fenêtre de tolérance économique calculée par la plateforme. Le système les aurait alors redirigés vers un module de respiration démocratique, comprenant une vidéo de pédagogie budgétaire et un questionnaire sur leur attachement personnel à la note souveraine du pays. En cas d’échec répété, l’interface recommande de reformuler sa souffrance sous forme de proposition « pragmatique et chiffrée », afin d’améliorer sa recevabilité médiatique.

D’autres fonctionnalités doivent arriver dans les prochaines semaines. Un assistant de slogans sobres générera des formules revendicatives ne dépassant pas le seuil de brutalité acceptable pour un débat de matinale. Un filtre sonore corrigera automatiquement les mégaphones trop indignés. Un calculateur d’itinéraire évitera les rues commerçantes en période de soldes et les abords des restaurants fréquentés par les éditorialistes qui confondent souvent mouvement social et agression personnelle.

Le pays se dote enfin d’une colère compatible

Officiellement, le ministère réfute toute volonté de discipliner l’expression collective. Il dit vouloir prévenir les incompréhensions entre salariés, employeurs, riverains, usagers, investisseurs, chroniqueurs, clients, cadres pressés, touristes et détenteurs d’opinions fragiles. Une version bêta du tableau de bord montrerait déjà l’efficacité du dispositif : plus une mobilisation est réduite à une case horaire, plus son traitement institutionnel paraît serein. Il devient alors possible de reconnaître une colère, d’en saluer la dignité, puis de constater avec gravité qu’elle n’a pas respecté le bon protocole de visibilité.

À plus long terme, Bercy envisagerait d’adosser le service à d’autres outils publics. Le simulateur de retraite pourrait ainsi estimer l’âge auquel un salarié sera enfin autorisé à protester sans nuire à la compétitivité. Le compte personnel de formation proposerait des modules « faire grève en mode projet » et « manifester orienté solution ». Un connecteur avec la météo permettrait même de recommander des jours de pluie légère, l’expérience montrant qu’une foule trempée produit des images moins inspirantes que des revendications sèches.

Dernier obstacle : la réalité du conflit social

Reste un point que la plateforme peine encore à résoudre : que faire quand la gêne est précisément le message ? Car les promoteurs du simulateur ont beau multiplier les curseurs, les coefficients et les interfaces apaisées, une mobilisation pensée pour ne déranger personne finit souvent par ressembler à une réclamation traitée dans l’ordre d’arrivée. Dans les maquettes internes, la mention « grève réussie » n’apparaît d’ailleurs que lorsque l’impact économique demeure suffisamment faible pour être absorbé par la communication gouvernementale.

Le module de clôture invite enfin chaque participant à évaluer son expérience sur cinq étoiles : clarté des consignes, qualité de l’écoute, confort du parcours usager, perception de sa propre dignité. Une note en petits caractères précise qu’en cas d’insatisfaction persistante, l’utilisateur peut toujours déposer un recours gracieux de mécontentement, lequel sera étudié sous trente jours ouvrés, hors périodes de mobilisation.

Catégorie(s) :

Économie & travail

Mots-clés :

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